Les limites du régime fiscal
Le Comité reconnaît que les mesures fiscales liées à lincapacité ont pour objet dassurer léquité entre contribuables. Les mesures fiscales nont généralement pas pour but de remédier à linégalité des revenus ou de compenser les revenus faibles. Il est donc essentiel de ne pas fausser leur raison dêtre.
Les chapitres précédents ont mis laccent sur des mesures fiscales particulières et ont proposé des moyens daccroître léquité du régime fiscal. À mesure que nous avons examiné ces problèmes, des questions ont surgi au sujet de léquité du point de vue des dépenses publiques et de la rareté relative des fonds publics.
À notre avis, les fonds publics limités devraient être attribués à ceux qui en ont le plus besoin. Malheureusement, les membres de deux groupes sont privés de nombreuses mesures fiscales parce que la plupart dentre eux ne paient pas dimpôt sur le revenu : les personnes dont les revenus sont très faibles et les Autochtones qui vivent dans des réserves. En outre, le régime fiscal nest pas bien conçu pour composer avec les tensions qui découleront invariablement des besoins de soutien croissants de notre population vieillissante.
a) Les Canadiens à faible revenu
La plupart des dispositions fiscales sur lesquelles le Comité a été invité à se pencher ont peu ou pas de valeur pour les personnes handicapées qui sont trop pauvres pour payer de limpôt sur le revenu ou qui ne sont pas à la charge dun parent ayant un revenu imposable. Les particuliers doivent dabord avoir un revenu imposable pour pouvoir profiter des mesures actuelles.
Comme nous le disions dans le chapitre sur les mesures fiscales liées à léducation et à lemploi, une forte proportion des personnes handicapées ont de la difficulté à occuper un emploi rémunéré. Elles sont confrontées à un éventail dobstacles qui font quil leur est impossible de trouver ou de conserver un emploi.
Même ceux qui ont la chance doccuper un emploi ont souvent des salaires très peu élevés. Ils profitent peu ou pas du tout des diverses dispositions fiscales malgré leur emploi. Dautres ne pourront jamais subvenir eux-mêmes à leurs besoins, en totalité ou en partie, en occupant un emploi rémunéré.
b) Les Autochtones canadiens
Les Autochtones canadiens qui vivent dans des réserves constituent un autre grand groupe qui ne profite pas de la plupart des mesures fiscales liées à une incapacité. La plupart dentre eux ne paient pas dimpôt sur le revenu et un grand nombre ne produisent pas de déclaration de revenus. Ce problème est décrit dans un document de recherche commandé par le Comité1.
Notre intérêt découle du fait que lincidence de lincapacité est beaucoup plus élevée chez les Autochtones canadiens que chez les autres Canadiens les données les plus récentes tirées de lEnquête sur la santé dans les collectivités canadiennes établit lincidence de lincapacité chez les Autochtones canadiens à 31 %2. Le syndrome dintoxication ftale à lalcool et les effets de lalcool sur le ftus sont particulièrement préoccupants, car ils sont liés à un vaste éventail de déficiences physiques et mentales.
Les Autochtones canadiens qui vivent dans les régions nordiques sont confrontés à des problèmes uniques. Le coût de la vie au nord du 60e parallèle est plus élevé quailleurs au Canada. De plus, les Autochtones canadiens handicapés sont confrontés à dimportants obstacles qui les empêchent de mener une vie active. La plupart des immeubles, y compris les maisons, les écoles, les bureaux de bande, les églises, les arénas et les salles de réunion ne sont pas accessibles aux personnes handicapées. Les infrastructures de loisirs, de transports adaptés et de services comme les soins auxiliaires, les services ménagers ou les services de relève pour les aidants naturels sont insuffisantes.
Bon nombre de personnes doivent choisir entre demeurer dans leur collectivité ou quitter leur domicile et leur famille pour chercher du soutien et des services dans des centres urbains à Yellowknife, Whitehorse ou dans le Sud. Toutefois, les Autochtones handicapés qui vivent dans des centres urbains ou hors des réserves sont aussi confrontés à de sérieux obstacles : ils doivent faire face notamment à des problèmes de complexité administrative liés à la fois à leur statut dAutochtone et à leur lieu de résidence, ce qui les empêche souvent davoir accès aux mesures de soutien aux personnes handicapées dont ils ont besoin.
Le Comité reconnaît quil ne lui appartient pas, ni au ministère des Finances ou à lAgence du revenu du Canada, de sattaquer aux problèmes doffre et de prestation de mesures de soutien aux personnes handicapées. Ces problèmes rejoignent toutefois ses travaux de la façon suivante.
Ceux qui ont accès à des mesures de soutien aux personnes handicapées par lentremise de divers programmes provinciaux et territoriaux ne paient habituellement quun petit montant, voire rien du tout, pour ces produits et services. En réalité, leurs dépenses liées à une incapacité sont partiellement ou entièrement compensées du fait que les mesures nécessaires sont fournies par lintermédiaire de ces programmes. Ici encore, les fonds publics limités pourraient être mieux dépensés, croyons-nous, en augmentant loffre de mesures de soutien aux personnes handicapées plutôt quen bonifiant des mesures fiscales.
c) Les aînés
Les données étudiées par le Comité dans le cadre de notre examen du crédit dimpôt pour personnes handicapées, en particulier, ont révélé que 60 % des personnes qui demandent le crédit sont des aînés. Leur proportion devrait augmenter dans les prochaines années avec le vieillissement de la population.
Le nombre de Canadiens de 65 ans et plus doublera, pour passer de près de 4 millions en 2001 à presque 8 millions dici 20263. Les aînés représenteront 21 % de la population dici 2026, en comparaison de 13 % en 2001.
Même si les aînés sont en meilleure santé et vivent plus longtemps que jamais auparavant, il reste que lincidence de lincapacité augmente avec lâge. Les données de lEnquête sur la participation et les limitations dactivités révèlent que près de la moitié des aînés canadiens ont une limitation fonctionnelle quelconque. Le taux dincapacité des Canadiens de 65 ans et plus est de 41 %; il grimpe à 53 % chez les 75 ans et plus4.
Ces chiffres nexpriment pas quune simple tension sur les coûts du crédit dimpôt pour personnes handicapées. À notre avis, ils reflètent de manière plus globale la nécessité pour les administrations publiques de sattaquer de manière plus complète et davantage stratégique au fait quune part croissante de la population aura besoin daide dans lexercice des activités courantes de la vie quotidienne. Un grand nombre dentre elles auront besoin daide pour compenser les coûts quelles assument directement et indirectement à légard de leur limitation marquée.
Compte tenu de ces contraintes du régime fiscal au titre de laide aux personnes handicapées et en réponse aux besoins dune population vieillissante, le Comité juge important de signaler quil existe dautres formes daide pouvant favoriser la participation des personnes handicapées. Même sil ne nous appartenait pas détudier en profondeur les mécanismes de remplacement de linvestissement public, nous avons consacré beaucoup de temps à leur examen général. Il arrive fréquemment que la reconnaissance fiscale ne constitue pas la bonne façon de procéder, sauf sil ne peut en être autrement.
Autres formes daide
a) Bâtir des collectivités inclusives
Linclusion est un objectif clé de la collectivité des personnes handicapées. Cet objectif consiste à sensibiliser plus de gens aux avantages de linclusion de tous les membres de la collectivité, à habiliter les personnes handicapées et leurs familles afin quelles puissent défendre au mieux leurs intérêts et à faire en sorte que les personnes handicapées bénéficient de ressources nécessaires dans le contexte qui satisfait le mieux à leurs besoins individuels en vue de maximiser leur potentiel. Bâtir des collectivités inclusives requiert des investissements visant à réduire les entraves qui empêchent les personnes handicapées de participer pleinement à tous les aspects de la vie en société. Une façon de satisfaire aux besoins liés à lincapacité consiste à mettre un accent concerté sur linvestissement dans les aménagements, comme mentionné au chapitre 1. Les fonds pourraient être acheminés à un éventail dorganisations, y compris des écoles, des centres de formation, des établissements denseignement postsecondaire, des petites et moyennes entreprises et des municipalités, afin de leur permettre dinstaurer diverses mesures daménagement.
Ce genre dinvestissement créerait des possibilités pour les personnes handicapées. Il permettrait de partager les coûts de lincapacité entre divers organismes, administrations et collectivités. En fait, dans son rapport intitulé Vers lintégration des personnes handicapées, le gouvernement fédéral reconnaît que « les gouvernements, les collectivités, les familles, les organismes bénévoles, les établissements dapprentissage, le secteur privé et les syndicats sont tous des partenaires importants dans les progrès accomplis en matière dintégration des personnes handicapées »5.
b) Initiatives liées au marché du travail
Comme nous lavons vu au chapitre 3, le faible taux de participation et le taux de chômage élevé des personnes handicapées demeurent dimportants problèmes.
Le faible taux dactivité des personnes handicapées sur le marché du travail est mis en relief depuis plus de 20 ans comme problème clé auquel il faut remédier. En mars 2004, à loccasion du colloque national « Connecter les gens aux politiques », la collectivité des personnes handicapées soulignait encore la nécessité dune stratégie exhaustive liée au marché du travail pour les personnes handicapées.
Comme nous lexpliquons en détail au chapitre 3, dimportantes dispositions fiscales soutiennent cette participation. Nous recommandons ladoption de mesures additionnelles qui faciliteraient la participation des personnes handicapées sur le marché du travail. Ces mesures ne seront toutefois pleinement efficaces que sil existe des mécanismes supplémentaires de prestation et de soutien qui, jumelés au sein dun ensemble intégré, constitueront une stratégie exhaustive concernant le marché du travail.
Cette stratégie comprendrait dabord des politiques et des programmes qui fournissent un soutien ciblé à long terme pour assurer : laccès à lacquisition de compétences additionnelles; lélimination des obstacles économiques; linvestissement et la participation proactive des employeurs; une offre suffisante de mesures de soutien aux personnes handicapées en matière demploi; des programmes demploi généraux pleinement accessibles aux personnes handicapées; un climat qui incite les particuliers à prendre des risques liés au travail et à tenter des expériences; la souplesse des divers services et mesures de soutien; de même que le contrôle actif et la coordination des principaux éléments par le consommateur.
Le Comité reconnaît quil est essentiel dadopter une stratégie pancanadienne complète concernant le marché du travail qui intègre les efforts déployés à lintérieur des ententes sur le développement du marché du travail, du cadre multilatéral pour les ententes sur le marché du travail visant les personnes handicapées et du Fonds dintégration, avec des ressources additionnelles importantes qui permettraient de combler les écarts non couverts par la coordination des initiatives existantes.
c) Mesures de soutien aux personnes handicapées
La mesure la plus importante que pourrait peut-être adopter le gouvernement pour aider les personnes handicapées consisterait à investir dans loffre de mesures de soutien à leur intention. Il existe actuellement une multitude de programmes de soutien aux personnes handicapées et daide fournis au moyen de services et de programmes directs qui relèvent habituellement des provinces et des territoires. Le gouvernement fédéral est responsable de la prestation de ces mesures de soutien aux Inuits et aux Premières nations.
Certaines provinces appliquent des programmes spéciaux au titre de la prestation de matériel et daide technique. Dautres administrations offrent non pas des programmes généraux mais du matériel et des appareils fonctionnels pour certaines maladies comme le cancer, les troubles rénaux ou la fibrose kystique.
Les provinces et les territoires offrent des services de soins à domicile incluant des soins auxiliaires, des services ménagers et des services de relève. Certaines administrations offrent des programmes distincts pour chacun des services, tandis que dautres combinent la prestation des diverses mesures de soutien. Dans lensemble, il en résulte une mosaïque de programmes qui procurent une aide substantielle mais entre lesquels subsistent dimportantes lacunes.
Pendant des années, la collectivité des personnes handicapées a cerné des problèmes relatifs à la disponibilité et au coût des mesures de soutien offertes aux termes de ces programmes. La collectivité a établi que les mesures de soutien aux personnes handicapées constituaient sa principale préoccupation et a récemment reconfirmé cette priorité en mars 2004 dans le cadre dun colloque national ayant pour thème « Connecter les gens aux politiques ». Lun des mécanismes proposés par plusieurs organisations nationales pour régler ce problème consiste à créer une initiative fédérale-provinciale-territoriale de mesures de soutien aux personnes handicapées qui fonctionnerait de manière semblable aux récentes ententes sur le développement de la petite enfance.
Linitiative proposée grouperait les programmes existants et favoriserait la mise au point dun réseau complet de produits et de services partout au pays. Elle viserait à élargir la quantité de mesures de soutien, à réduire leur coût pour les consommateurs, à améliorer leur qualité et à assurer leur transférabilité dans tous les secteurs et les régions.
Des précédents existent pour ce genre dinitiative axée sur la collaboration. Par exemple, en septembre 2000, toutes les administrations publiques ont soutenu les initiatives de lentente fédérale-provinciale-territoriale sur le développement de la petite enfance6. Les provinces et les territoires ont accepté dinvestir dans quatre volets des programmes de développement de la petite enfance, soutenus par une contribution fédérale de 2,2 milliards de dollars sur cinq ans. Il est donc possible denvisager un programme national de collaboration dans le cadre duquel toutes les administrations travailleraient ensemble afin de consacrer davantage de ressources au soutien des personnes handicapées.
On pourrait aussi, dans une optique élargie, mettre laccent sur des mesures ou des groupes particuliers, comme les aidants naturels. Dans ce cas, les dépenses pourraient être affectées, par exemple, à des mesures de relève pour les familles qui soccupent de parents lourdement handicapés ou des programmes de jour pour de jeunes enfants ayant des besoins particuliers.
d) Indemnité pour mesures de soutien
Une troisième forme daide consisterait à modifier le crédit dimpôt pour personnes handicapées afin daider les personnes trop pauvres pour payer de limpôt. Cet objectif pourrait être réalisé en veillant à ce que le crédit soit remboursable aux Canadiens à faible revenu, de sorte que les personnes handicapées et celles qui ont peu ou pas du tout dimpôt fédéral net à payer pourraient profiter du crédit dimpôt. Linstauration dun crédit dimpôt remboursable pour personnes handicapées a été suggérée par certains groupes dans leur présentation au Comité, y compris le Planned Lifetime Advocacy Network, lAssociation des sourds du Canada, la Société canadienne de la sclérose en plaques, la Société canadienne de louïe et lAssociation canadienne des paraplégiques.
« Il semble évident que le fait de rendre remboursable le crédit dimpôt pour personnes handicapées permettrait aux personnes handicapées dobtenir plus facilement le remboursement des dépenses quelles assument elles-mêmes, peu importe doù proviennent leurs revenus. » Association canadienne des paraplégiques
Le remboursement du crédit dimpôt pour personnes handicapées napporterait toutefois quune aide très limitée aux personnes dont le revenu est trop faible pour être imposé. Cela modifierait lobjectif du crédit dimpôt pour personnes handicapées, qui passerait dun mécanisme favorisant léquité entre contribuables, à une mesure compensant les coûts additionnels de lincapacité.
Nous reconnaissons par ailleurs que beaucoup de Canadiens à faible revenu qui vivent en institution ou reçoivent de laide sociale ne paient pas dimpôt sur le revenu et donc, ne bénéficient pas du crédit dimpôt pour personnes handicapées ou nont pas de parents qui les soutiennent et qui peuvent le demander. Aux termes des règles actuelles de laide sociale, il se peut quun crédit dimpôt pour personnes handicapées remboursable soit tout simplement récupéré par les provinces et les territoires, et les particuliers en profiteraient peu. Si le crédit était remboursable, il serait donc essentiel de veiller à ce que les bénéficiaires puissent le conserver.
Le crédit dimpôt pour personnes handicapées pourrait aussi être transformé en une indemnité ou une prestation versée à toutes les personnes lourdement handicapées. Ces dernières demeureraient admissibles sur la base dun critère préétabli, comme celui qui sert présentement à déterminer ladmissibilité au crédit dimpôt pour personnes handicapées. Cette option a été proposée dans une récente étude du revenu des personnes handicapées et du régime fiscal au Québec menée par des chercheurs de lUniversité Laval7.
Les auteurs de cette étude recommandent linstauration dune prestation forfaitaire non imposable de 250 $ par mois pour toutes les personnes de moins de 65 ans qui ont une incapacité grave et prolongée. (Ce montant équivaut à lallocation pour besoins particuliers actuellement payée au Québec aux personnes handicapées inscrites à long terme à laide sociale.)
La prestation proposée serait réduite à partir du moment où le revenu net du bénéficiaire (et non le revenu familial) atteint 53 500 $ de 2003, soit le niveau auquel plusieurs autres paiements de sécurité du revenu commencent à être réduits au Québec. La prestation serait financée en grande partie au moyen de lélimination du crédit dimpôt provincial pour personnes handicapées et des prestations actuellement versées à différentes catégories de personnes handicapées, comme lallocation pour enfant handicapé et lallocation pour contraintes sévères à lemploi.
Le Comité reconnaît quil existe plusieurs façons de mieux tenir compte des besoins des personnes handicapées au moyen de programmes offrant un éventail de produits et de services ou de prestations en espèces visant à permettre lacquisition de services de soutien plutôt quà laide de mesures fiscales. Nous estimons que la prestation efficace des mesures de soutien est au cur de lintégration des personnes handicapées, et quil faut établir un équilibre judicieux entre les mesures de politique fiscale et celles de la politique sociale.
RECOMMANDATION 5.1
Nos recommandations précédentes représentaient des mesures prioritaires visant à accroître léquité fiscale pour les personnes handicapées. Pour ce qui est de lavenir :
Il conviendrait de privilégier des programmes de dépenses, plutôt que des mesures fiscales, afin daffecter largent neuf là où les besoins sont les plus criants. La mise au point de ces programmes devrait être précédée de consultations auprès des administrations provinciales et territoriales et de la collectivité des personnes handicapées.
Plusieurs mesures devront être adoptées pour que les programmes et les allégements dimpôt actuels et futurs soient efficaces et rejoignent la population cible. Dabord, le gouvernement doit commencer à concevoir les programmes selon le modèle social de lincapacité. De même, il est essentiel daccroître la base de connaissances au sujet des besoins des personnes handicapées. Une communication bilatérale productive doit aussi être établie entre le gouvernement et la collectivité des personnes handicapées. Nous abordons maintenant ces aspects importants.
Repenser le crédit dimpôt pour personnes handicapées
Quelle que soit la voie que le gouvernement décidera de suivre, nous estimons que ses travaux devront être fortement influencés par le modèle social de lincapacité. Même en mettant laccent sur les mesures fiscales liées à lincapacité, nous avons fini par repenser le fondement conceptuel de ces dispositions. En fait, nous avons essayé dappliquer le modèle social de lincapacité à une mesure le crédit dimpôt pour personnes handicapées que le Comité a été invité à examiner.
Comme nous lavons vu au chapitre 1, le modèle social envisage essentiellement lincapacité sous langle de la mesure où la société réussit (ou non) à composer avec la déficience fonctionnelle. Quand le milieu est adapté aux besoins individuels, lincapacité est moins grave, voire éliminée.
Dans le cadre de nos discussions relatives au crédit dimpôt pour personnes handicapées, linfluence antérieure du modèle médical est devenue de plus en plus manifeste. Ladmissibilité est fondée sur les effets de la déficience sur les « activités courantes de la vie quotidienne » qui, de façon générale, découlent de lapproche des « limitations fonctionnelles » qui prévalait lorsque les critères dadmissibilité ont été arrêtés. Les critères actuels ne reflètent toutefois les aménagements relatifs à lincapacité de la personne que dans un contexte médical étroit, en tenant compte de la façon dont les effets peuvent être atténués au moyen dappareils, de médicaments et de soins.
En revanche, le modèle social de lincapacité reconnaît que les effets de la déficience sont déterminés non seulement par la fonction déficiente, mais aussi par dautres importants facteurs individuels et sociétaux. De nombreux travaux de recherche ont souligné limportance de ces facteurs, y compris comment les conditions de vie peuvent prolonger un séjour à lhôpital, comment les conditions environnantes peuvent aggraver un état physique, et comment le soutien de la famille et de la collectivité peut améliorer sensiblement la possibilité de guérison ou dexercer les activités courantes de la vie quotidienne.
En outre, les modèles sociaux de lincapacité nont pas pour effet de défavoriser ou de favoriser un type de déficience au détriment dun autre parce quils mettent laccent sur la limitation imposée non seulement par la déficience elle-même, mais aussi par la déficience dans son contexte. Ainsi, les aveugles sont beaucoup moins limités dans leurs activités de la vie quotidienne sils ont accès à de linformation imprimée en braille, à des feux de circulation dotés de signaux auditifs et à des panneaux dascenseurs en braille, quen labsence de ces ressources. Les personnes paraplégiques peuvent se déplacer beaucoup mieux dans un centre urbain où lon offre des services de transport adapté que dans une collectivité éloignée où il y a peu de trottoirs et pas de transport adapté.
Lidée selon laquelle lincapacité repose sur linteraction de trois facteurs les fonctions humaines, les activités quotidiennes et le contexte social est conforme aux travaux ayant cours partout dans le monde. En 2001, par exemple, lOrganisation mondiale de la santé a diffusé la plus récente version de la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé, dans laquelle lincapacité est perçue comme découlant de linteraction des déficiences et des limitations dactivités imposées par le contexte extérieur.
À notre avis, si lon appliquait le modèle social au crédit dimpôt pour personnes handicapées, les critères dadmissibilité pourraient englober les éléments suivants :
(i) une déficience fonctionnelle, (ii) les effets de la déficience sur les activités de la personne, et (iii) les facteurs biologiques, psychologiques, sociaux et environnementaux nécessaires à lévaluation dune déficience fonctionnelle et à son incidence sur lactivité.
Dans le cadre de nos discussions, nous avons reconnu que la classification incohérente des fonctions et des activités risquait dembrouiller les praticiens. Comme nous lavons précisé au chapitre 2, certaines « activités » constituent en fait des fonctions (p. ex., la vue et l'élimination) et dautres sont bel et bien des activités (p. ex., shabiller). Nous avons songé à étoffer la liste des fonctions aux fins du crédit dimpôt pour personnes handicapées de manière à faire état des déficiences mentales et physiques. Celles-ci incluraient :
les fonctions neurologiques les maladies et les affections qui touchent le cerveau et la moelle épinière;
les facultés intellectuelles les maladies et les affections qui touchent la mémoire, la solution de problèmes, le jugement, la perception, lapprentissage, lattention, la concentration, lexpression et la compréhension verbale et non verbale, de même que la régulation des comportements et des émotions;
les fonctions motrices les maladies et les affections qui touchent le mouvement et la coordination;
les fonctions sensorielles les maladies et les affections qui touchent la vue, louïe, le goût, lodorat ou le toucher;
les fonctions de compréhension et dexpression les maladies et les affections qui touchent le traitement et la production du langage;
les systèmes structurels, physiologiques et les organes les maladies et les affections qui touchent des organes comme le cur, les poumons, le foie, le pancréas, les os et les autres structures, lappareil endocrinien et les autres systèmes de régulation.
La déficience de ces fonctions doit entraîner la limitation marquée de certaines activités déterminées. Dans le cas dune mesure conçue autour de la limitation marquée des activités courantes de la vie quotidienne, comme le crédit dimpôt pour personnes handicapées, la liste des activités pourrait inclure ce qui suit :
les soins personnels, comme le fait de se nourrir, de se laver ou de shabiller,
la santé et la sécurité, comme la gestion des médicaments nécessaires et des risques pour la santé,
les compétences essentielles de la vie quotidienne, comme le règlement des factures, lutilisation des transports en commun, lachat daliments, la communication et lentente avec les autres.
Il convient de signaler que le Comité a discuté de lutilisation de lexpression « courantes » qualifiant les « activités de la vie quotidienne » aux fins du crédit dimpôt pour personnes handicapées. Même si nous navons recommandé aucune modification de la Loi de limpôt sur le revenu à cet égard, le qualificatif « courantes » peut, pour certaines personnes, être considéré inutilement restrictif. Cest pourquoi nous avons décidé de ne pas lutiliser dans le contexte de nos travaux généraux sur la conceptualisation de lincapacité.
Il ne fait aucun doute que cette liste des activités de la vie quotidienne susciterait un débat. Certains pourraient soutenir, par exemple, que la liste établie à légard du crédit dimpôt pour personnes handicapées devrait inclure des aptitudes de base comme la lecture et lécriture, ou des aptitudes sociales comme lentente avec les autres.
Linclusion daptitudes de base à léducation dans la liste des activités de la vie quotidienne, par exemple, permettrait dassurer ladmissibilité éventuelle des personnes ayant de graves troubles dapprentissage, qui ont habituellement de la difficulté à établir leur admissibilité au crédit dimpôt pour personnes handicapées. Dautres soutiendraient que linclusion de telles aptitudes engloberait, sans quon le veuille, des personnes illettrées ou ayant de la difficulté à lire les petits caractères dun journal.
En fait, dans le cadre de nos discussions sur le crédit dimpôt pour personnes handicapées en particulier, nous avons longuement débattu des genres dactivités qui devraient être considérées comme des « activités de la vie quotidienne », et du rôle quelles pourraient jouer aux fins de la détermination de ladmissibilité au crédit. Il est clair que des travaux additionnels seront requis pour établir des indicateurs éventuels dune limitation marquée des activités de la vie quotidienne.
Lun des aspects de la mise au point de ces indicateurs concerne la combinaison du genre dactivité et de la mesure dans laquelle la personne ne peut exercer lactivité ou a besoin dun temps excessif pour lexercer. Un praticien qualifié appliquant des mesures dévaluation spécialisées peut déterminer clairement limportance de la façon dont une activité est exercée. Par exemple, certains comportements peuvent être plus lents, moins présents ou plus présents par rapport à une norme donnée.
Certaines activités pourraient être presque toujours limitées mais, selon les circonstances, leur limitation pourrait être beaucoup moins importante que celle dune activité parfois limitée. Une personne ayant la maladie de Crohn qui a besoin dun temps excessif pour éliminer trois fois par semaine, par exemple, est beaucoup plus limitée quune personne qui ne peut aller à bicyclette en raison dune déficience neurologique à un stade précoce.
Nous avons également relevé, dans le cadre de nos discussions sur le crédit dimpôt pour personnes handicapées, un certain nombre de préoccupations au sujet de lutilisation actuelle de lexpression « toujours ou presque toujours » à légard dune limitation marquée. Plus particulièrement, lexpression « dans une mesure importante » pourrait être perçue plus équitable par les personnes handicapées, et elle serait plus significative pour les praticiens de la santé qui attestent une limitation marquée. Lutilisation de cette expression pourrait toutefois étendre ladmissibilité au crédit dimpôt pour personnes handicapées, moyennant un certain coût fiscal.
Nous avons noté que la loi nest pas nécessairement encadrée par des expressions qui ont un sens technique clair pour les praticiens de la santé ou dautres spécialistes : il faudrait sattaquer à la façon dont la loi doit être libellée. Cela dit, il serait utile que les expressions utilisées par lAgence du revenu du Canada dans ses formulaires et ses documents explicatifs soient conformes à la terminologie habituellement utilisée par les praticiens de la santé qui remplissent les formulaires ou doivent lire les documents. De plus, le Comité estime quil y aurait lieu détudier davantage lutilisation de lexpression « dans une mesure importante » au titre des critères dadmissibilité au crédit dimpôt pour personnes handicapées.
Le Comité reconnaît aussi que ce concept de lincapacité entraînerait des difficultés administratives, surtout sil est appliqué dans le cadre du régime fiscal. Les mesures fiscales sont des instruments rudimentaires qui ne sadaptent pas facilement à lévolution de la capacité individuelle. En revanche, le cadre dadmissibilité discuté précédemment serait fondé sur des observations relatives à un comportement individuel dans un ensemble de situations sociales, et il serait difficile à transposer en critères à utiliser aux fins de ladministration de mesures fiscales.
Malgré la nécessité dapprofondir ces idées, nous estimons que notre discussion de ces questions jette des bases solides pour les travaux futurs. Il sagit dun cadre qui tient compte de limportance du milieu qui évolue continuellement à mesure que de nouveaux soins thérapeutiques, médicaments, appareils fonctionnels et autres mesures voient le jour.
Le modèle social de lincapacité fait en sorte que la détermination de lincapacité évolue parallèlement à la situation individuelle et sociale. Alors que des personnes deviendront admissibles à divers programmes à mesure que leur situation évoluera, il est tout aussi probable que dautres quitteront ces programmes à mesure que leurs capacités seront modifiées grâce à la prestation de mesures de soutien, de soins thérapeutiques ou de traitements. La dimension qui est peut-être la plus importante du modèle social le facteur qui le distingue des programmes et des mesures fiscales actuels est la reconnaissance du rôle clé des aménagements et de leur influence sur lincidence de la déficience dans la vie de tous les jours. La limitation marquée des activités est déterminée par la quantité et lefficacité des aménagements offerts dans un milieu donné. Le fait de comprendre et dappliquer la notion des aménagements contribuerait dans une grande mesure à la mise en pratique du modèle social de lincapacité.
Base de connaissances
Le gouvernement fédéral a déjà établi que la mise au point de la base de connaissances sur lincapacité constituait un objectif primordial. Dans Vers lintégration des personnes handicapées 2002, on signale que la formulation des politiques visant à favoriser lintégration des personnes handicapées exige une connaissance de leur situation actuelle, des problèmes auxquels elles sont confrontées, ainsi que des succès et des limitations des politiques existantes. On y ajoute que, ces dernières années, les limitations de linformation actuelle ont nui aux progrès dans ce domaine8.
Le Comité appuie linvestissement sélectif dans la collecte et lanalyse de données qui aideront à mettre au point la base de connaissances sur lincapacité. Nous sommes heureux que le gouvernement fédéral ait prévu, dans son budget de 2004, des fonds pour que lEnquête sur la participation et les limitations dactivités soit menée à nouveau en 2006.
Le Comité suggère que le gouvernement fédéral sappuie sur cet engagement en ajoutant, lorsque cela est possible et justifié, des questions sur lincapacité aux enquêtes nouvelles et existantes afin délargir la base de connaissances dans ce domaine. Lobtention de données périodiques au moyen de ces enquêtes permettrait de préciser les problèmes continus auxquels sont confrontées les personnes handicapées, y compris en ce qui touche lactivité sur le marché du travail et lévolution de lincapacité au fil des ans.
Communications améliorées
Tout au long de leurs délibérations, les membres du Comité ont été frappés par les lacunes évidentes des communications entre les membres de la collectivité des personnes handicapées et le gouvernement et ses organismes. La méthode de détermination de ladmissibilité aux crédits dimpôt nest généralement pas bien comprise. Bon nombre de personnes dont la demande de crédit dimpôt pour personnes handicapées avait été refusée ne connaissaient pas le motif du refus et nétaient pas bien informées du processus dappel.
Les lacunes dans la façon de communiquer linformation et les préoccupations au sujet des programmes sont assez graves pour mettre en péril le fonctionnement efficace et équitable de ces derniers. Peu importe le soutien procuré par les programmes existants, les Canadiens ne pourront en tirer pleinement profit sils ne connaissent et ne comprennent pas leurs dispositions et les avantages qui en découlent.
Les personnes handicapées doivent connaître les étapes à suivre pour établir leur admissibilité aux diverses mesures, comme le crédit dimpôt pour personnes handicapées.
Lamélioration de laccès exige aussi quelles aient confiance en léquité et louverture des mécanismes dadministration des programmes.
De son côté, le gouvernement doit trouver une façon dobtenir le point de vue de la collectivité des personnes handicapées et profiter de la moindre occasion pour la faire participer aux décisions concernant ladministration des programmes existants et la conception de nouveaux programmes. Un effort vigoureux et continu doit être déployé au chapitre des communications pour que les personnes handicapées profitent dun traitement équitable.
Par exemple, les membres du Comité ont tenté de déterminer si des membres de la famille ou des amis devraient pouvoir produire la déclaration de revenus de personnes ayant une lourde déficience mentale, et dans quelles conditions. Cette question est capitale pour les personnes handicapées en raison de limportance croissante de la production dune déclaration de revenus afin de pouvoir demander des crédits remboursables ou établir ladmissibilité financière à des prestations et à des services. Il est dans lintérêt de pratiquement toutes les personnes handicapées à faible revenu de déclarer leurs revenus et leurs prestations, même si elles nont aucun impôt à payer dans lannée en question.
Le Comité suggère que lAgence du revenu du Canada souligne, dans sa stratégie de communication, limportance pour les personnes handicapées à faible revenu de produire des déclarations de revenus. Il est aussi essentiel de veiller à ce que les représentants légaux soient conscients de leur obligation de produire une déclaration de revenus au nom des personnes handicapées qui ne peuvent le faire elles-mêmes.
Nous avons observé certains progrès dans les deux dernières années. Par exemple, les révisions du formulaire T2201, qui ont été instaurées par lAgence du revenu du Canada après une consultation exhaustive de groupes communautaires et de praticiens de la santé, ont entraîné une nette amélioration du formulaire. Il est urgent de poursuivre les progrès réalisés dans les dernières années. Nous avons recommandé au chapitre 2, au sujet du crédit dimpôt pour personnes handicapées, que ce processus de consultation se poursuive et soit étendu à dautres secteurs.
Le Comité a plaidé en faveur de modifications de la Loi et des formulaires afin dassurer la clarté dinterprétation et la cohérence dapplication du crédit dimpôt pour personnes handicapées. Nous avons proposé divers mécanismes visant à améliorer la communication à légard des mesures fiscales, quil sagisse de fournir davantage de détails dans les publications de lAgence du revenu du Canada ou de renommer le crédit dimpôt pour frais médicaux de manière à indiquer quil tient aussi compte de dépenses liées à une incapacité.
Nous avons recommandé plus particulièrement de former les membres du personnel de lAgence du revenu du Canada relativement à toutes les dispositions fiscales liées aux personnes handicapées, et des praticiens qualifiés pour ce qui est de ladmissibilité au crédit dimpôt pour personnes handicapées. Le Comité a également recommandé que lAgence du revenu du Canada crée un comité consultatif chargé de surveiller ladministration de diverses mesures fiscales liées à une incapacité.
Les personnes handicapées et les organismes qui les représentent parlent depuis de nombreuses années de mécanismes efficaces de consultation, au sein du gouvernement, visant à faire en sorte que les problèmes dincapacité soient réglés comme il se doit. Lors du colloque national « Connecter les gens aux politiques » tenu en mars 2004, les membres de la collectivité des personnes handicapées ont signalé le besoin dun véritable engagement en matière denjeux stratégiques. Selon eux, ce véritable engagement requiert :
une représentation élargie de la collectivité des personnes handicapées;
des ressources pour la participation communautaire;
la présentation de rapports aux principaux décideurs (fonctionnaires et politiciens);
la capacité dexaminer les enjeux du point de vue de lensemble des personnes handicapées comme groupe de consommateurs;
la reconnaissance de la nécessité dune collaboration horizontale (entre ministères).
La collectivité a aussi proposé des structures gouvernementales qui permettraient datténuer un éventail de préoccupations concernant lincapacité. Elle a recommandé la nomination dun ministre chargé des questions liées à lincapacité, pour lensemble du gouvernement du Canada. Elle a demandé et obtenu sous la forme du Bureau de la condition des personnes handicapées la création dun organe de coordination, à un échelon supérieur, capable de sengager dans les dossiers communautaires et la recherche. La collectivité des personnes handicapées continue de réclamer un programme de subventions et de contributions qui accroîtrait la capacité des organismes de personnes handicapées de participer aux débats sur les politiques publiques.